Comment je suis devenue Femme des Cavernes

Caverne de Mélusine – Le Blog de la Femme des Cavernes

J'étais une enfant solitaire et peu bavarde, aimant l'odeur du bois de l'atelier de mon père menuisier. Et ma mère m'a inscrite un jour, à huit ans à un cours de diction, "pour apprendre à bien parler"... Moi qui avais en horreur les groupes, les couloirs et les cris de l'école, les cours de récréation grouillant d'enfants... Après quatre heures, j'arrivais dans cette autre petite école vide de cris et de cavalcades, vide de la voix des maîtres, et dans le long couloir où mes pas résonnaient, je pouvais lire, lire en silence les panneaux des tables de multiplication, la conjugaison des verbes, je pouvais me perdre dans un dessin, me demander qui pouvait bien venir s'asseoir dans ces petites classes qui sentaient la colle et la pomme et la soupe.

Et puis je l'entendais arriver. Celle qui allait m'apprendre à bien parler. Elle arrivait à petits pas pressés, avec ses longues jupes colorées qui dansaient autour de ses chevilles, toujours un peu en retard, mais on adorait ce retard.

On entrait dans la classe, elle sortait de vieux livres de sa gibecière de cuir, et puis on lisait. On recopiait des poèmes. On lisait à voix haute, on soulignait les O à la fin des mots. (o final égal o fermé !). Elle passait au dessus de nos cahiers nous rajouter discrètement un s au bic bleu et en nous expliquant pourquoi, et qu'est ce qu'elle sentait bon !

On dessinait dans la marge, on apprenait les textes par coeur. La dame qui nous donnait cours souriait tout le temps. Et les vieux livres ne nous racontaient que des histoires de chat, et de givre sur la fenêtre, et de voyages... Je crois que c'est pendant ces moments là, que j'ai senti que je n'en sortirai jamais de cette classe silencieuse et ensoleillée où le temps était suspendu. Et voilà.

Après les couloirs ont changé, mais c'était ce métier là que j'aimais et voulais faire. Et que je pratique depuis... longtemps. Vivre avec les livres, les mots, les poèmes...(comme une bergère ?)

Après dans les autres écoles, les grandes écoles artistiques, on rencontre des gens qui parlent très bien, très haut, très fort, et qui prennent beaucoup de place, mais qui sont nettement moins drôles. Mais bon voilà, c'est loin tout cela. J'ai oublié jusqu'au timbre de leurs voix.

Ne me sont restés que les livres et les histoires, la douceur de ces heures passées dans le beau langage. J'en ai fait mon métier... tout en restant profondément solitaire.

Au début c'était une souffrance, ne pas arriver à entrer nulle part, (ou alors une fois entrée, très vite vouloir sortir ! ) m'ennuyer à ce point dans n'importe quel groupe. Et de ne pas supporter l'entre-soi, les familles, le copinage, dépendre du bon vouloir d'un organisateur culturel, d'un coup de téléphone, devoir se montrer.

Maintenant, ma solitude est devenue un arbre à livres. Cela m'a pris du temps. Des pauses décidées ou forcées par les coups durs de la vie, des rêves, des notes griffonnées.

Ses racines commencent dans l'atelier de menuiserie de mon père, où j'allais travailler mes textes seule pendant des heures dans l'odeur des copeaux frais, elles voyagent dans les bois de mon village d'enfance, s'enroulent autour du tilleul planté par mon grand-père, lui aussi menuisier, vagabondent dans les contes de la vallée du Hoyoux, elles se perdent dans mes carnets... Et voilà, la Caverne de Mélusine est là.

Mon époux me dit souvent que je suis un poisson volant... hors de tout. Je n'aime pas le conte à tout prix et à toutes les sauces... Je ne raconterai donc pas d'histoires de sorcière à Halloween et de lapin à Pâques, ou des contes pour un anniversaire !

Je raconte mes histoires tout près du rouet de ma grand-mère Jeanne. Je travaille mes contes longtemps, c'est comme un ouvrage perpétuel où les phrases se montent et se démontent et puis s'arrêtent. Où les personnages vont et viennent et où j'accroche mes contes à un petit morceau du monde que j'aimerais changer. Un tout petit, le monde est si grand, si compliqué, si dur et difficile à vivre, mais parfois si beau aussi et même avec des raisons d'espérer !

Bref, je ne fais pas ça pour passer le temps. C'est la prolongation de ce que j'enseigne, c'est comme le bout d'une branche qui fleurit dans mon arbre intérieur. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de conter ainsi, dans un si petit lieu, mais avec un contact direct. Le circuit court pris au pied de la lettre, avec peu de moyens techniques, mais des mots qui viennent de loin.

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