Publié le dimanche 3 août 2025, à 16:49.
On avait vidé et vendu la maison familiale. Il fallait lui dire adieu.
Adieu les silences et les portes fermées. Adieu la bibliothèque.
Adieu la prairie et la balançoire et le pigeonnier... et le fond du jardin aux bouleaux qui me chuchotaient des histoires de vagues et de bateaux les soirs de cafard.
Adieu l'atelier et l'odeur du bois, le lieu de tous les rêves.
Adieu les abeilles et le tilleul.
Il était tout rond. Une grosse bulle de feuilles. Un cocon de branches où je restais cachée des heures.
Oui, c'est lui qui le premier a entendu ce que je n'ai jamais pu dire à personne. C'est à lui que je préférais donner ma confiance.
Avant de quitter le jardin et de fermer définitivement la porte, j'aurais voulu prendre l'arbre dans mes bras pour partir, comme on sauve un petit chat abandonné.
Mais allez déraciner un tilleul.
Il n'y a que dans les contes que de telles choses existent.
Je lui ai fait un petit signe de la main et je suis partie.
J'aurais voulu prendre sur mon dos l'atelier de mon père, avec l'odeur du bois et tous les rêves cachés entre les planches. J'ai ramassé un bout de bois oublié et je l'ai enfoncé dans ma poche et je suis partie.
Dans tous les chants du vent dans les arbres, je retrouve mon tilleul et sa voix douce pleine de cris d'oiseaux.
C'est à lui que j'ai donné ma langue dans mes premières histoires.
C'est en lui que j'ai creusé ma caverne... comme la petite souris qui creuse sa maison dans une salade.
Il n'y a rien de lourd là-dedans, pas de pierre, pas de gravat, juste de l'air, des feuilles, des livres, de la lumière... quelques battements d'ailes, un merle s'envole... et un petit chat tigré qui grimpe plus haut que ma tête.
Le ciel est une dentelle bleue...
on ne peut pas croire que le monde est si dur quand on est ici...
Et pourtant je l'entends chaque jour ce monde qui pleure.
On avait vidé et vendu la maison familiale.
Fermé la porte à clé. Donné la clé aux nouveaux propriétaires.
Plus de regard vers le passé.
Avancer, aider les enfants à grandir, devenir grand soi-même en ayant plus de père ni de mère
et soudain sentir qu'on sera les suivants.
J'ai quitté la maison avec un petit baluchon.
Dedans, il n'y avait pas grand chose.
Il était très léger, un bout de bois dans ma poche pour construire un bateau, le bruissement des feuilles dans le vent d'été, des secrets... une larme par ici, un petit mot d'amour jamais sorti d'une bouche par là. Une main qui aurait voulu se tendre mais est restée seule à tourner dans le vide comme une feuille morte.
Ma grand-mère Jeanne que je n'ai jamais connu... que j'imagine à son rouet, avec ce fil qui s'entortille dans mes mots et court sur mes carnets ouverts...
Ma grand-mère Jeanne que je vois avec ses cahiers d'écolière cachés dans son tablier quand elle a pris les chemins de l'exode. Son coeur devenu fou à cause du bruit des avions et des bombes.
Des morceaux d'histoires tremblaient dans la voix de mon père. Il y avait dans sa bouche un cerisier en fleurs. Et dans sa main de menuisier aux doigts coupés, les sanglots d'un homme cassé. Et la photo de mon grand frère étrangement souriant et vivant, alors que tout le monde savait qu'il était mort, sauf ma mère qui le voyait jouer au football dans le jardin avec les voisins.
Un jour, il a bien fallu se remettre à rire et sourire, malgré tout ça.
Mais ça prend du temps. Le temps qu'un arbre pousse.
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