Entre les lignes

Caverne de Mélusine – Le Blog de la Femme des Cavernes

J'ai écrit le début de ce texte alors que mon fils apprenait à tenir un crayon dans sa main et à écrire avec son père. J'entendais cette phrase... tu montes, tu descends, tu touches la ligne bleue... tu fais une petite boucle... tu remontes... comme une litanie, une comptine... En écoutant cela, je me sentais bercée entre les deux lignes bleues du cahier ouvert sur la table.

C'est ainsi que ce texte est arrivé... au départ quelques lignes vite enterrées sous la paperasse du quotidien, puis remontées à la surface pour une prestation dans mon conservatoire. Une prestation qui devait réunir les quatre domaines : la musique, la parole, la danse et les beaux-arts... complémentaires et solidaires comme les musiciens de Brême des frères Grimm.

Le conservatoire, c'est cet endroit où l’on arrive après quatre heures pour faire de la musique, de la poésie, du théâtre ou de la danse, et aussi, il y a l'académie des Beaux-Arts.

Entre les lignes... je ferme les yeux... j'ai huit ans, j'ai du mal avec la vie, je suis timide, solitaire, je n'aime pas entrer dans les endroits où il y a beaucoup de monde, j'ai peur de traverser chaque jour la cour de récréation... je rougis pour un rien. J'aime lire, j'aime le papier, les crayons, mon stylo, les livres, j'aime rester dans l'atelier de mon père à inventer le monde avec des bouts de bois.

Un jour, ma mère me dit que je devrais apprendre à bien parler, que c'est important pour plus tard, et elle me récite Le Chat, la Belette et le petit Lapin de Jean de La Fontaine. Elle me dit que je vais aller à la diction parce qu'elle y est allée aussi quand elle était petite, et que là, j'apprendrai à dire des poèmes et surtout à bien parler.

J'arrive un mercredi après-midi dans une petite école vide, à Belle-Maison, à Marchin. La cour de récréation est vide, je la traverse sans peur. Nous sommes sept ou huit enfants. Les troupeaux avec plein d'enfants, c'est toujours moche. Les bousculades, les railleries, les clans... Ici, on est sept ou huit, alors on se parle, on se découvre, on s'amuse ensemble. Pas de clan.

Je me souviens de ce premier cours dans cette petite école où je pouvais lire sur les murs les tableaux de conjugaison, en même temps que j'apprenais la différence entre un "o" ouvert et un "o" fermé, et où le temps était rond comme l'horloge, rond comme nos bouches arrondies dans les exercices d'articulation... Je me souviens de cette vie entre les lignes qui a débuté pour moi.

Deux heures rondes où on avait le temps de recopier des poèmes sortis de vieux livres qui sentaient bon comme du pain grillé, où, dans le geste d'écrire, les mots faisaient des allers-retours de la tête à la main, du papier au regard, des yeux vers le cœur, du cœur à la bouche, car on murmurait le texte en l'écrivant et il devenait un secret qu'on avait envie de crier sur les toits tant il était lumineux.

Ensuite, dans la petite école vide de querelles, il y avait le solfège, et cette autre vie entre cinq lignes... Les notes formaient un collier, ça chantait dans nos têtes... et tout ça, c'était gratuit. Mais on s'en foutait !

Mes parents m'ont transmis d'abord des valeurs humaines, et ils m'ont appris, consciemment ou inconsciemment, à ne pas aimer l'argent. C'est trop long à expliquer, mais j'ai grandi comme ça. Alors, quand on n'aime pas quelque chose qui est le centre d'une soi-disant civilisation et qui est à la base de toutes nos conquêtes, rivalités, jalousies, misères, divisions entre les gens, destructions de l'environnement, compétitions, pouvoirs, guerres, crimes... On tue avec des couteaux pour de l'argent (je pense à toi très fort, mon frère). Qu'est-ce qu'on fait quand on n'aime pas se battre pour ce mal que nos vies dégénérées ont rendu nécessaire et central, au point de laisser crever de faim et de misère celles et ceux qui n'arrivent plus à se battre pour le gagner et, à ce titre, ne méritent plus une vie décente et rendue sensible par l'art ? Quel gâchis, vous ne trouvez pas ?

Qu'est-ce qu'on fait ? Comment on s'en sort ? C'est si beau, la gratuité. Gratitude, grâce... On libère le cœur et la tête en enlevant les chiffres et la puanteur de l'argent, et on peut s'en aller vers le soleil, avec dans la bouche un poème, dans les mains un instrument de musique et le rythme des pas est une danse.

La gratuité, c'est de la générosité qui pousse comme une fleur vivace et dont les racines s'enfoncent très loin dans la terre jusqu'aux mains de nos aïeux qui nous donnaient des baisers, leurs bras ouverts, du temps, de la soupe et des bonbons en cachette. Mais aujourd'hui, la terre est tellement retournée, gangrenée par l'argent, qu'elle n'a presque plus de racines !

Dès mon premier cours de diction, j'ai senti... C'était une toute petite bougie qui s'est allumée dans mon ventre et que les horreurs de la vie n'ont pas réussi à éteindre. J'ai senti que j'en ferais un métier. À cause de cette vie après quatre heures...

Cette vie entre les lignes, dans ce beau grand cahier, je la vis tant bien que mal dans la marge... entre la ligne bleue du ciel et la ligne bleue du petit ruisseau qui coule en face de chez moi. D'ailleurs, de ma vie, je n'ai jamais travaillé (je le dis exprès pour donner des ulcères à certaines personnes). Je n'ai jamais travaillé. J'ai donné cours.

Ce ne fut pas toujours facile, car le monde artistique lui aussi a ses failles, ses arrivistes, ses compétitions, ses entre-soi, ses donneurs de coups de coude qui font bien mal pour être à l'avant de la scène, son machisme, ses porcs qu'on n'a jamais imaginé pouvoir balancer un jour quand on avait 14 ou 20 ans, parce qu'il était convenu que les jeunes filles étaient à la disposition de vieux cabots puants aux papattes attachées aux porte-clés des subsides.

Ce ne fut pas toujours facile, car à l'époque, on entendait dans les couloirs des conservatoires royaux qu'à défaut d'être capable de pratiquer un art, on l'enseignait. Mais ils et elles n'ont pas réussi à tuer ma vie dans la marge, entre les lignes. Et pour une poignée de porcs non balancés (pardon les bêtes, pardon, vous n'avez pas besoin d'être utilisées pour désigner des hommes si laids), et pour une poignée d'arrivistes bien bruyants et souvent creux, il est des milliers de donneurs, de donneuses de rêve et de musique dans les académies et les conservatoires.

Le don. Un mot si court, si beau. Avez-vous remarqué à quel point les mots les plus simples sont traînés dans la boue ? Avez-vous remarqué comme les décrets et les circulaires saccagent ce qui est beau ? Les heures ont perdu de leur rondeur de pleine lune et se calculent en périodes de 50 minutes... Plus le temps d'écrire dans les cahiers lignés, les feuilles s'envolent des photocopieuses et se perdent parfois dans les couloirs.

Avez-vous remarqué à quel point on numérise tout ? (Sommes-nous devenus des numéros ?) Qu'importe tout cela, je donne cours, je conte, je dis, j'imagine, je joue, je donne libre cours à mon imagination, avec ce numéro matricule (!), cette couverture sociale et ce salaire qui me permet d'avoir une chambre à moi (… Virginia Woolf !) et de vivre dans la marge, entre les lignes, avec la poésie qui m'a rendue perméable, fragile et incapable de respirer tranquillement si d'autres sont dans la détresse.

J'ouvre les livres pour libérer les mots qui s'envolent dans la tête et le cœur des enfants qui, comme chacun le sait, n'aiment pas garder des mots en cage et qui, à leur tour, les laissent s'envoler, et ainsi de suite. Alors, cette histoire de fin de gratuité pour les enfants dans les académies et les conservatoires, c'est – comment dire – comme une pustule pleine de pus qui gratte et qu'il faudrait faire crever.

J'imagine ces gens assis dans leurs bureaux climatisés décidant (comme d'autres assis de la même espèce décident de couper les vivres de celles et ceux qui n'en ont pas assez pour vivre), oui je les imagine décidant de décider que c'est la bonne décision de faire payer les gens pour que les enfants puissent faire de la musique, du théâtre, de la danse ou des beaux-arts.

C'est vrai que cela doit être insupportable, cette gratuité, ces bulles d'éternité où l'on se met à rêver d'un monde meilleur avec les enfants, voire même à le construire avec eux. Cela doit être insupportable d'imaginer que, par la poésie, la littérature, le conte, on apprend le respect des droits humains à travers les textes de Victor Hugo ou le slam de Lisette Lombé. On découvre, en apprenant par cœur des extraits du journal d'Anne Frank ou des poèmes de Mahmoud Darwich, le désastre et le malheur causés par des politiques répugnantes. On apprend l'anarchie avec Jacques Prévert, la malice et l'insolence des petites gens devant les puissants grâce à certains contes populaires... Et on apprend le sens des mots, la nuance, le recul, la lenteur et le discernement.

C'est vrai que cela doit être insupportable. Quand j'ai remanié ce texte Entre les lignes pour mon conservatoire, un petit bonhomme tout bleu (non, ce n'était pas un Schtroumpf, les Schtroumpfs sont sympas, eux) s'agitait beaucoup en disant qu'il fallait plus d'ingénieurs et moins de poètes. Il s'agite toujours beaucoup parce que le fric, la méritocratie, la compétitivité, les chiffres, il n'y a que ça de vrai dans la vie.

Je dédie donc ce texte à mes deux fils et mon époux, et à mes trois petites filles qui entrent dans un monde pas facile. Je le dédie aux collègues qui sont dans mon cœur et avec lesquel(le)s nous refaisons le monde pour les enfants. Je le dédie aux gens de l'ombre, c'est-à-dire aux directions et équipes administratives qui n'ont pas peur de se lever de leurs bureaux aux portes ouvertes. Je le dédie aux jeunes collègues qui se demandent s'ils auront encore des heures à donner à la prochaine rentrée... Je le dédie aux parents qui conduisent leurs enfants après quatre heures et qui se demandent s'ils pourront encore les inscrire l'année prochaine. Je le dédie aux enfants, aux ados, aux adultes dont les prénoms et les voix sont un feu de joie dans mon cœur, toutes ces personnes avec qui on parle de poésie, de musique et de danse.

Quand la lourdeur et la tristesse de la vie transparaissent dans nos cours – car la vie est dure, dure et bien triste devient le monde – eh bien, il y a toujours un mot gentil, une phrase, un poète, un sourire, un compositeur, un pas de danse qui vous allège le cœur et la vie. Et on sort le soir de nos écoles le cœur gonflé d'humanité. (C'est vrai que cela doit être insupportable pour certain(e)s.)

Tu montes
Vas-y
Lève les yeux
tu vois le ciel
Et puis tu descends
tout droit
vas-y !
touche la terre !
Et puis tu remontes
et tu fais une petite boucle
Et puis tu remontes
Et tu fais une petite boucle
Et on recommence
tu montes
tout droit, tu touches le ciel
Les nuages se prennent dans tes cheveux
ils deviennent un archet de nébulosité fantasque
et puis tu descends, tout droit
tiens-toi droit !
Droit dessous,
tes pieds touchent la terre.
Tu la sens sous la voûte plantaire avec ses petits cailloux et
le chant secret des insectes
Tes pieds entendent l’herbe pousser
Tu touches la ligne bleue du ruisseau.

Et puis tu repasses par ici, un petit coup d’œil dans le
jardin, cueille vite une groseille !
Et puis tu fais une petite boucle,
bien ronde, comme une cerise.

Tu sors de chez toi
Le ciel est gris
tu remontes la rue,
Vas-y ! lève les yeux !
Là-bas, derrière la fenêtre
un enfant dessine, les doigts barbouillés de jaune parce qu’il
a trempé ses mains dans le soleil et qu’il ne s’est pas brûlé...
tu descends vers le fleuve
tu touches la terre
Et voici que te prend l’envie de danser parce qu’au bord de
l’eau sous le pont des amoureux s’embrassent...

Tu vas vers la place sous les arbres en fleurs
et des musiciens de rue jouent la chanson qu’on te chantait
avant...

Tu sors de chez toi,
il en faut du courage pour ne voir que ce qui est beau
Il nous en faut du courage à nous les artistes pour embellir
votre monde.
Mais on y va
Chaque matin
À la barre...

Et devant la réalité du miroir
Alice dans ses chaussons usés...
se laisse glisser sur sa page blanche
et tombe derrière le rideau rouge
parmi un fameux bric-à-brac de chevalets, pupitres,
métronomes et grammaire,
de fusains et de cordes frottées, frappées,
de cornets et d’anches....

Ah oui,
il nous en faut du courage à nous les artistes
pour réparer votre monde...
Ombre, gouache et lumière,
Fusain, pastel
Et marquer le tout d’une pierre noire comme l’encre
Esquisse
On se trompe
mais c’est pas grave
On recommence
C’est ça la vie...

Première position,
Deuxième
Troisième
plié
tendu
arabesque
Grand jeté par-dessus les toits
Et sourire...
même quand c’est difficile

Le solfège est un petit oiseau qui vient siffler sous ta fenêtre
chaque matin pour que tu entendes la musique au lieu du
bruit des voitures.
N’oublie pas de lui donner chaque jour du grain à manger et
une petite tasse d’eau
Tiens bien ton archet
Ne baisse pas les bras
C’est comme dans la vie
Il faut respirer
et bien poser les lèvres sur les sons parce que le vent, lui,
il connaît la musique !

Déterrer sous la crasse
Les mots négligés
Gentillesse et partage
Leur rendre leurs lettres de noblesse, aux hampes déliées
qui touchent la ligne bleue du ciel et aux jambages qui
gambadent dans la ligne bleue du ruisseau....

Et puis bien apprendre son texte
et ne pas perdre la mémoire.
Se déplier de soi comme on déplie une lettre d’amour qui
s’envole par-dessus les canons et ne se laisse même pas
atteindre par la haine...

Jouer
chanter
Danser
Peindre
sculpter
pour ne plus être triste
Et voici que d’un geste
ton cœur remonte à la surface et reprend goût à la vie

Donne tout
ça aux enfants
les mots, les couleurs, les mouvements, les notes
Donne tout ça
à celles et ceux qui n’ont plus rien
avec du pain et ton sourire
Donne tout ça
aux chats et aux chiens errants assis devant ta porte
avec leurs grands yeux mouillés
Donne tout ça
à ton papa et à ta maman
qui t’attendent chaque soir à la sortie des cours

Finalement c’est merveilleux d’embellir votre monde
Et on recommence
tu montes puis tu descends tout droit, jusqu’au fond
oui
C’est presque toujours la même chose
tu ne descends pas assez loin
vas-y
jusqu’à la ligne bleue
c’est elle qui donne le chemin vers la mer
Descends
et puis tu repasses par là
il reste des groseilles dans le jardin
Et puis la petite boucle
comme une coquille d’escargot dans ta main
Cela ne s’arrêtera jamais
C’est pour la vie

Tu montes, tout au-dessus jusqu’à la ligne bleue
c’est le sourire du ciel qui te regarde écrire, danser, dessiner,
peindre, sculpter et qui t’écoute chanter et jouer...
Et puis tu descends
là-bas,
Vers l’autre ligne
C’est le sourire de la mer
qui te regarde écrire, danser, dessiner, peindre, sculpter et
qui t’écoute chanter et jouer...

Rien ne se perd dans la belle mémoire du monde.
Tout se tient en harmonie, en équilibre,
avec les bras ouverts du funambule qui ne se laisse pas
happer par le vide...

Et tu continues
chaque jour,
un petit tour par le jardin
croquer une groseille, cueillir une cerise
s’asseoir au pied de l’arbre...
écouter la chanson des saisons
Et n’oublie pas la petite boucle
Elle te relie aux autres
Elle te dit que tu n’es pas seul(e)
Cela ne s’arrêtera jamais
toujours ces allers-retours entre la terre et le ciel
Toujours ces petites boucles,
C’est pour la vie...

Annik Pirlot

  Retournez sur l'index

Suivez toute mon actualité

Rejoignez ma page Facebook pour plus d'actualités !